11/04/2008

Vendredi 11 - Ôsaka : le Nô

Enfin, je n'ai toujours ni montre ni liquide, mais au moins j'ai un PC. Je me sens moins nu :-) Ca m'a pris une bonne partie de l'après-midi, donc direction le théâtre de Nô avec mon encombrant équipage, que j'alourdis encore d'un bentô (panier repas) car la représentation commence à 19h, dure je ne sais pas combien, et j'ai vu qu'à l'entracte au Bunraku ça machouillait vigoureusement tout autour de nous.

Je prend la file d'attente et, horreur, dois me déchausser à l'entrée. Entre mes chaussettes "pas totalement" fraîches et la marche au soleil toute la journée dans mes godillots, je crains de ne pas indisposer que les plus sensibles de l'odorat. Je me dépêche d'aller vers la salle, mes grosses chaussures de marche dans un sac plastique bien sûr trop petit. A l'entrée une dame en kimono tient un panier avec des petits bouts de papier numérotés. Je ne saisis pas vraiment la finalité, mais j'imite le précédent client et prend le numéro "140". La salle n'est pas très grande, on doit être 200 tout au plus en comptant le balcon et, une demi-heure plus tard, ce ne sera pas loin d'être plein. On peut s'asseoir à différents endroits : simples coussins tatamis, bancs rembourrés. Pas de dossier en vue, mais il me semble y avoir de l'espace sous les bancs ce qui me sera bien utile pour stocker mes affaires. Je demande si on peut s'installer où on veut, et sur l'affirmative je choisis un banc avec une vue convenable. Je passe cinq bonnes minutes à caser mon bardas, sur, sous et autour de ma place... J'opte pour enrouler mes pieds dans mon anorak, au pire ils croiront que j'ai froid aux pieds.
A chaque place une copieuse documentation, principalement publicitaire, et une tout aussi généreuse part d'un excellent gâteau de riz fourré de graines de sésame et de diverses bonnes choses de la mer, emballé dans un papier doré, ce qui me fait automatiquement penser, l'espace d'un nostalgique instant, à une grosse et coulante part de Brie à 60% de M.G. ! Tu rêves mon coco, pas avant le mois d'août le frometon... Le tout arrosé non pas d'un rouge village mais d'un thé Oolong froid de chez Suntory.

Imitant là encore les autres spectateurs, je mange le gâteau, vu qu'il doit être à peine 18h30. Le programme m'apprend que la pièce est très courte, première partie de 20 minutes, puis seconde partie plus conséquente (désolé Krys) qui se finit à 20h40. Enfin, si je comprends bien, "séance de questions" ?! Ayant trouvé ce spectable au chapitre "Autres représentations" du livret des spectables d'Ôsaka, inutile de dire que je suis le seul gaijin de l'assistance. Au balcon, sur une place un peu à l'écart, une jeune fille en kimono m'intrigue depuis tout à l'heure. Elle semble préparer quelque chose, mais je n'arrive pas à voir quoi. J'ai l'impression qu'elle calligraphie quelque chose.

La scène est en tous points conforme à toutes les autres scènes du monde, vu que la chose est très codifiée. Surmontée d'un toit traditionnel (même si nous sommes déjà en intérieur), supporté par les quatre piliers permettant à ceux des acteurs qui sont masqués de se positionner correctement, étant donné la conformation peu ergonomique des masques de Nô. L'arrière de la scène est orné de la toute aussi obligatoire peinture de pin ancestral et le coté droit représente des bambous (le coté gauche est ouvert car le public est disposé en face et à gauche. L'entrée des acteurs se fait par une sorte de couloir ouvert sur la gauche, bordé des non moins indispensables faux sapins en plastique (coté public).

Quelqu'un apparait sur la scène pour nous souhaiter la bienvenue, pendant qu'on amène à coté de lui, sur le devant de la scène, une sorte de chaire rouge vif sur le dessus, et aux motifs bleu et or sur le coté. Parmi tant d'autres choses à peine devinées ou totalement incomprises, en général sur un ton très chaleureux et plein d'humour, il semble mentionner ceux qui risquent de s'endormir pendant la pièce ou de ne rien comprendre au japonais ancien, et désigne un endroit du mur où un projecteur affichera la transcription en japonais moderne. Pour ma part j'ai un résumé en anglais que m'a amené la dame du début, ainsi que la traduction en anglais d'une pièce de Kyôgen classique (je ne vois pas trop ce que ça fait là, mais tout à fait par hasard ça me sera utile au festival de Kanazawa le lendemain). J'ai également un glossaire en deux pages des termes du Nô et du Kyôgen, et même un manuel d'art traditionnel "hands on" expliquant par exemple comment effectuer les mouvements de la danse traditionnelle. Il faudra que le copie quelque part en ligne, ça vaut le coup d'oeil.
Ces deux arts à l'histoire liée sont en fait très différents, quasiment antinomiques : le Kyôgen s'est en fait développé en un art distinct à partir des interludes représentés entre les différents actes du Nô. Pour réveiller les spectateurs de la monotonie unanimement reconnue du Nô (ce n'est peut-être pas la meilleure référence, mais entre autres Amélie Nothomb la mentionne dans Métaphysique des Tubes), ces pièces sont des sortes de sketches humoristiques donc sur un ton beaucoup plus léger que le Nô.
Notre hôte a parlé un bon moment et se retire finalement sous les applaudissements. Comme je n'ai pas de montre, je ne réalise pas tout de suite qu'il s'agissait de la première demi-heure.

Les hauts-parleurs qui diffusaient du shamisen et de la flûte se taisent. Les lumières resteront, elles, allumées pendant toute la pièce, ce qui m'a permis de prendre des notes et, partant, de commettre cet article. Un ronflement (familier) au dessus de ma tête signale la mise en route du projecteur, qui commence par afficher le titre de la pièce.

Pénétrant par la porte au fond à droite de la scène, dans un grand silence où l'on entend à peine le chuintement de leurs pas déchaussés sur le parquet, six chanteurs prennent place lentement sur le coté droit, devant les bambous. Ils ont passé dans leur ceinture un éventail, qu'ils sortent parfois sans le déplier pour le poser devant eux ou bien le tenir verticalement posé devant eux, le manche vers le bas (peut-être lorsqu'ils chantent uniquement). Quatre musiciens se placent au fond de la scène, devant le pin. On retrouve un flûtiste, un tambour qui fait un bruit de tambour, et un tambour qui fait un bruit de claquement de bois. L'instrument est en général frappé très fort et sur des mimiques très graves du musicien, visage très concentré et sévère, bras tendu bien droit et loin de lui comme pour mettre une fessée monumentale à un garnement qui aurait fait quelque chose de vraiment très grave. C'est vraiment l'attitude liée au rôle, car dans les répétitions vues à Kanazawa le musicien se comportait exactement de la même façon. Le quatrième musicien a aussi un tambour plus gros, et interviendra assez peu.

Quelqu'un amène une petite pagode d'une quarantaine de centimètres de haut, surmontée d'une coupole pointue dorée, et la pose sur un piedestal noir, sur la chaire qui fait face au public. Début du chant, le texte projeté explique visiblement que la scène se déroule dans un temple gardé par un moine, où un pélerin est venu se recueillir devant la très importante relique locale, la "pagode", contenant des cendres de Bouddha. Deux acteurs entrent en scène. Ils ne sont pas masqués, ce qui signifie qu'ils représentent des personnages du monde réel, et non des démons, dieux ou autres personnages du monde spirituel. L'un deux porte une coiffe en tissu bleu assez haute et un collier de perles noires à la main. Il s'agit du pélerin. L'autre, avec une coiffe turquoise plus petite et un kimono plus simple, est le moine. Tous deux sont arrivés très lentement, le premier entonne un chant stylisé. Quand c'est le tour du second, il s'avance soudainement vers l'avant de la scène et, dans un grand bruit pas franchement distingué, crache longuement comme pour diffuser en demi-cercle devant lui un liquide qu'il aurait dans la bouche (comme un cracheur de feu son alcool par exemple). Il agit ensuite son éventail devant lui en deux grands mouvements, comme pour repousser quelque chose.
Le pélerin met alors un genou au sol, la musique et l'accompagnement chanté entament un rythme plus soutenu pour accueillir l'apparition d'un troisième acteur, portant un masque de démon et une chevelure noire. Je comprendrai un peu plus tard qu'il s'agit du démon, mais dans un premier temps déguisé en pélerin. Deux autres acteurs (?) apparaissent derrière lui et se mettent au fond. Le vrai et le faux pélerins sont face à face et semblent échanger des propos cordiaux (autant qu'il est possible d'en juger à travers la stylisation des chants), au sujet de la relique notamment. Le vrai pélerin s'accroupit et se réoriente dans un mouvement d'automate très lent et contrôlé, comme s'il était monté sur vérins !

Si en dehors du moine les acteurs n'ont jusque là que des mouvements lents et occasionnels, le chant quant à lui est grave et puissant, et le rythme frappé par le tambour qui "claque" tout à fait incontestable. Difficile de s'endormir à ce stade. En fait je comprendrai plus tard que comme il ne s'agit que d'un petit morceau d'une pièce beaucoup plus longue, nous n'avons le droit qu'à ce qui correspond aux "scènes d'action", sans quasiment de ce chant monotone qui caractérise le Nô. Tant mieux pour le spectacle et dommage à la fois, car ce n'est pas vraiment représentatif de cet art.

Les deux types arrivés avec le démon repartent discrètement sans rien avoir fait (!), puis le démon tape soudain des pieds et fond sur la relique pour s'en saisir, sautant à pieds joints sur la chaire. Le moine entre alors dans une rage folle, se roulant par terre en hurlant puis scandant bruyamment sa colère. A l'opposé, le pélerin "véritable" réussit l'exploit d'exprimer une profonde contrariété tout en arborant un visage totalement impassible et lisse de toute ride. Avant de quitter la scène, le pélerin-démon écrase du pied le piédestal noir manifestement en carton. Le quatrième musicien, silencieux jusque là, prépare visiblement son tambour. Les deux autres tambours ont posé leur instrument et restent assis, droits comme des i, les mains profondément enfoncées dans les poches de leur kimono. Le moine entame une puissante tirade, en appelant aux esprits divins pour que, comme par le passé, ils l'aident à combattre le démon pour le forcer à restituer la relique.

L'homme au tambour qui fait vraiment un bruit de tambour semble embrasser son tambour plusieurs fois, peut-être pour l'humecter ? Le quatrième musicien entre enfin en
scène, les trois autres le rejoignent dans une note de flûte longue et stridente, puis le moine quitte la scène. Peu après le démon entre à nouveau, cette fois-ci sous sa forme véritable, avec un kimono pour partie resplendissant d'orange et d'or, ailleurs vert-de-gris, et une chevelure rouge vif. La musique s'emballe, un autre esprit apparait, coiffé d'un diadème doré, kimono isabelle en dessous de la ceinture, orné de motifs de roue et d'oiseau au dessus. Il s'agit d'Idaten, l'esprit divin sauveur de la relique. Il est armé d'un bâton doré, et les deux antagonistes se pourchassent sur la scène au rythme frénétique de la musique, tapent des pieds sur le parquet, sautent sur la chaire, font un instant tous deux face au public avec de grands gestes, avant que le démon ne soit mis bas. Un dernier sursaut d'énergie combattive, puis le démon est forcé de s'agenouiller d'un grand coup de bâton (non porté, toute la confrontation est symbolique), et restitue l'orbe dorée contenant les cendres. Sortie du démon, suivi pour la première fois d'applaudissements.

Se retirent alors les chanteurs, les musiciens, puis le pélerin à la coiffe bleue, chacun salué des applaudissements du public. Le tout a duré dans les 70 minutes, le rythme lent permettant une prise de note quasi-exhaustive. La chaire est retirée.

Le "présentateur" du début réapparait : place aux questions. La première porte justement sur l'apparition de deux démons et non d'un seul comme mentionné dans le résumé. C'est là que je comprends grâce à quelques bribes de phrases en japonais que le second n'était que la forme dévoilée du premier. Pendant la réponse, des objets sont disposés sur un tapis sur la scène par la jeune fille du balcon, et au vu des objets je crois comprendre ce qui va venir. Pas d'autre question et pour cause, les spectateurs sont pressés de passer à la suite, et sortent leur numéros : oui, il s'agit bel et bien d'une loterie ! Il y a pourtant un sacré nombre de lots : des bouteilles de vin, d'autres de saké, un sac à main, des sacs en papier contenant plusieurs petites choses non identifiées, etc. Les numéros défilent, les heureux gagnants levant la main pour se signaler (les lots seront distribués à la fin). Je m'imagine sortir de là avec le gros sac à main kitsch, ou bien ce qui resemble manifestement à des séjours et/ou places de spectacle sur Ôsaka (d'où les publicités de notre documentation, qu'il nous montre au fur et à mesure)... Je frémis quand il annonce "cent quarante... huit !". Dommage ! Pas d'erreur possible, le mot "numéro" étant placé après le nombre en japonais. Finalement je ne gagne rien.
Etrangement, une fois le tirage terminé, les spectateurs ont d'autres questions. Personne ne sort donc je reste aussi. Une femme demande en mimant pourquoi le moine a craché au début, même si la décence lui interdit de reproduire le geste. Le présentateur est collé, il transmet la question au "Sensei" en la notant sur un papier. D'autres questions s'ensuivent, puis la réponse du Sensei parvient, sur un bout de papier, avec visiblement une bonne blague car tout le monde (sauf moi) rit bien fort.

Enfin une femme rondelette pose une question que je crois comprendre (en fait totalement de travers), et qu'elle m'expliquera ensuite en anglais : elle demande comment cela se fait que le rythme était aussi rapide, que c'était la première fois qu'elle voyait une telle représentation de Nô. C'est là que le présentateur explique ce que j'ai indiqué plus haut. En sortant, la femme s'arrête à mon niveau pour entamer la conversation, et m'explique gentiment le coup des deux démons, ce que je savais déjà, ainsi que la teneur de sa propre question. Elle me dit que j'ai beaucoup de chance d'avoir assisté à ce genre de représentation, que c'est très rare. Elle revient justement de France, qu'elle a un appartement près d'une station de métro dont je ne comprends pas la prononciation (je lui dit poliment que "je ne les connais pas toutes"), et que son ami est peintre et habite Saint-Germain des Prés. Décidément ce n'est pas la première (ni la dernière) fois qu'un japonais me mentionnera ce boulevard, ainsi que le quartier latin ! Elle essaie aussi de m'expliquer quelque chose mais malgré un accent anglais correct, j'ai du mal à trouver un sens à ses phrases. Je pense que cela concernait les différents mondes et les acteurs correspondants : esprits (dieux ou démons), humains "normaux", humains "devenus fous".

Finalement je rassemble tant bien que mal toutes mes affaires. Même si 4000 yens (25 euros) pour 1h10 (et une tombola !) ce n'est pas donné, c'était sacrément intéressant ! D'ailleurs cela explique pourquoi toutes les autres séances de Nô étaient au bas mot à 8000 yens. Mais il y a sûrement dans les grands théâtres des "billets partiels" permettant aux étrangers curieux d'assister depuis une place reculée à une partie du spectacle et de sortir sans déranger personne. C'est ce que nous avions fait avec Krys pour le Bunraku la semaine précédente. J'exprime mon enthousiasme en sortant à la dame qui m'avait spécialement amené les papiers en anglais une fois que j'étais installé, et en quelques stations de train je quitte les tatamis et revient dans l'allée commerciale aux multiples néons pour déposer mes affaires à la consigne du capsule hotel.
J'ai en effet repéré juste à coté un restaurant de "sushis mawaru" (tapis roulant) qu'il faut absolument que je fasse. Les sushis sont servis dans de petites assiettes tournant sur un tapis roulant devant les clients attablés à un comptoir en U, et on se sert tant qu'on veut. Chaque assiette vaut 130 yens soit moins de 80 centimes, certaines portant une paire de sushis, d'autres un seul sushi plus raffiné. Sauce et gingembre à volonté, idem pour le thé vert grâce à des robinets-poussoirs d'eau bouillante disposés devant quasiment chaque client. Quatorze assiettes plus tard, je fais signe que j'ai terminé : on vient compter les assiettes empilées devant moi, et je repars delesté d'à peine plus de 11 euros. On peut évidemment commander aussi de la bière ou du saké, mais j'en suis resté au thé.
Pas de frigo au capsule, je met mon bento non consommé (puisqu'il n'y a pas eu d'entracte) dans la consigne, ça attendra bien demain. Pas de prise électrique dans la capsule, tant pis pour l'ordinateur, je l'essaierai plus tard.

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