13/04/2008

Dimanche 13 - Festival à Kanazawa (2)

J'aurais volontiers passé à nouveau ma journée au festival, car le spectacle reprend à 10h jusqu'à 16h. Mais je ne dois pas perdre de vue celui de Takayama. Je commence donc ma journée à la gare de Kanazawa. J'apprend à lire le grand livre des horaires de train de la Japan Rail, un exhaustif bottin mis à disposition dans les gares, car j'ai pas mal de choses à voir donc je ne veux pas monopoliser un guichet pendant une heure. Je note les premiers et derniers trains sur les lignes qui m'intéressent, car je dois aussi prévoir d'utiliser mon dernier jour de JR Pass au mieux pour éviter ensuite des frais de transport trop importants.
Je me décide à essayer de rejoindre Beppu mardi, sur l'île de Kyûshû, au sud-ouest. J'aurais bien visité Shikoku ou l'Hokkaido, îles sur lesquelles je ne suis jamais allé, mais Hokkaido est trop loin et pas forcément idéal au printemps. J'hésite pour Shikoku, il y a de belles balades à faire mais les descriptions sur Kyûyshû sont très attirantes, j'ai envie d'essayer les onsen (bains chauds volcaniques) de Beppu, et l'île est de plus idéalement placée à seulement une nuit de bateau de la Corée du Sud, ma probable prochaine destination. D'ailleurs je pourrais aussi bien aller sur l'ouest de Shikoku depuis Beppu, car cette ville donne sur la mer intérieure, à 4h30 de bateau à l'ouest de Shikoku.

Je passe aussi un bon nombre de coups de fils : d'abord l'office du tourisme de Takayama me précise que s'il pleut, comme cela est annoncé, le festival est annulé le lundi et n'a lieu que le mardi ! Stupeur ! Je mets à jour mes fiches pour prendre cela en compte, car il me fallait initialement sérieusement écourter la journée de mardi pour prendre le train. Je me dis donc qu'au pire je ne reviens mardi soir que sur Ôsaka, d'où je pourrais prendre un bateau le lendemain directement pour Beppu car les tarifs sont très raisonnables (dans les 45 euros seulement !).
Ensuite j'essaie de réserver à Hida-Furukawa, un peu avant Takayama donc plus pratique, mais sans succès. Evidemment les numéros disponibles dans le Lonely sont forcément les premiers pris d'assaut, donc je dois compléter en essayant des numéros fournis par les offices du tourisme de Hida-Furukawa puis finalement de Gero, à 1h de train après Takayama. Comme on est dimanche, tous ne répondent pas, et un hotel de Gero me répond quelque chose d'incompréhensible, de manifestement négatif mais ne signifiant pas qu'ils sont pleins... Finalement ça fait 3h que j'erre dans la gare entre le bottin JR et les téléphones, et j'abandonne mes tentatives : je laisserai comme prévu mon sac à Toyama et, en partant à 6h38 le lundi matin, j'aurais le temps de pousser jusqu'à Gero avant d'aller à Takayama, réserver un hotel puis revenir. Ca va me faire des heures de train tout ça, heureusement que c'est gratuit, mais je sais que ça vaut le coup. Et puis si je me dis que si je trouve une prise électrique dans le train je pourrais toujours commencer à combler mon faramineux retard au niveau des articles de ce blog...

Et maintenant direction les festivités, j'arrive à la fin des spectacles de la matinée, donc malgré le petit-déjeûner je commence par faire le tour des stands. Sur le pont un peu plus loin est exécutée ce qu'il me semble être la danse du lion, à moins qu'il s'agisse d'un dragon, qui est finalement terrassé par les guerriers à la lance qui s'agitaient en musique devant la bête depuis plusieurs minutes.

Puis je m'installe en bonne position sur un muret devant la scène (mais un peu loin). Il y a plus de monde que la veille. Le spectacle reprend, je mange mes boulettes vapeur chinoises (shumai), une sorte de sandwich de riz fourré à un tas de choses, et de succulentes boulettes de pâte de riz au sésame, que j'arrose d'une bière.

Plusieurs geishas se succèdent, avec même un numéro surprenant où elles jouent du tambour, certes avec une gestuelle totalement à l'opposé des joueurs et joueuses de la veille ! Le contraste est total entre cet instrument pas très finaud qu'est le tambour, et les belles demoiselles grimées et en kimonos précieux qui en jouent.


Je me suis rapproché de la scène une fois que j'ai eu fini de manger, en m'asseyant au quatrième rang. Derrière moi, un petit vieux aux cheveux bruns mais la barbe grise me tire par la manche. Après l'immanquable questionnement sur mon pays d'origine, il me dit être allé cinq fois en France pour des conférences. Il est en effet professeur en météorologie à l'université de Kanazawa. Comme je mentionne que je vais probablement poursuivre mon voyage par la Chine puis la Mongolie, il me dit qu'il est aussi plusieurs fois allé à Oulan-Bator pour des campagnes de relevés, et qu'il y a constaté une augmentation de 3 à 4°C depuis une trentaine d'années. Il en tient pour responsable les émissions de CO2 (prononcé en engrish "chi - o - tseu", ce qui me prend un peu de temps à décoder même si c'est la deuxième fois dans le voyage qu'un japonais nous parle de CO2 - la dernière fois c'était au restaurant de sushis de Takayama).
Il m'explique ensuite que la prochaine pièce représentée est spécialement originaire de Kanazawa et très fameuse mais que, même s'il habite ici depuis quarante ans, c'est la première fois qu'il la voit, que j'ai donc beaucoup de chance ! Décidémment depuis hier j'en ai, de la chance ! Mais c'est vrai qu'en tant que touriste on a tendance à se trouver au bon endroit au bon moment, alors que pour ma part je n'ai jamais lu de Lonely Planet sur la France...

Le rideau s'ouvre sur une scène de jardin : trois femmes sont assises, deux jeunes de chaque coté d'une moins jeune, qui s'est placée un peu plus en hauteur derrière un petit pont rouge et un peu de fausse verdure, après avoir découpé une feuille de papier en quatre avec un katana. Au premier plan, un parterre de fleurs violettes à longue tige complète le décor. Je crois qu'elles vont se lever pour danser, mais non, les hauts parleurs diffusent de la musique que les femmes accompagnent au chant, puis un petit jet d'eau jaillit à gauche de la femme située au centre ! Celle-ci fait mine de commander le jet avec son éventail, le renforçant ou le coupant d'un mouvement du poignet, puis le faisant sortir sur son coté droit. Après quelques mouvements de ce type, elle saisit à nouveau le katana et fait mine de couper le jet avec. Et voilà que le jet d'eau sort maintenant de la pointe du katana, sur un grand "Oooh" du public !
Mon nouvel ami Météo-sensei échange encore quelques commentaires souriants avec moi, puis nous nous concentrons sur la pièce.
Quelques délicats mouvements plus tard, le jet sort de l'éventail ! Puis elle commence à jouer avec les deux autres femmes à s'envoyer le jet d'eau de part et d'autre de la scène d'un éventail à l'autre. Le jet se dédouble, il pleut un peu partout sur la scène... La pièce finit en apothéose alors que du parterre de fleur jaillissent également une multitude de jets verticaux, qui entraînent la fermeture du rideau sous les applaudissements chaleureux du public.
C'était très original et amusant. Sensei s'en va, il me serre cordialement la main en me souhaitant bon voyage.

Il reste une pièce finale, elle aussi sur un humoristique : le rideau s'ouvre à nouveau sur des tambours, dont un énorme, sur lesquels sont joués un dernier morceau de Kodo. C'est alors qu'un homme jaillit sur scène en sautant dans tous les sens comme un singe, et en allant cogner au hasard sur les tambours des différents musiciens. Au fur et à mesure, il commence à se déshabiller tout en continuant ses gesticulations. Tout le monde se marre, en particulier des hommes en veste rouge, des organisateurs ou d'autres membres de l'équipe de Kodo, qui adresse des commentaires complices à l'homme-singe. Comme je suis debout de leur coté pour je ne sais plus quelle raison, l'un des hommes en rouge s'approche de moi et m'explique que l'homme maintenant torse nu est vêtu d'un "fundoshi", sorte de courtes chausses traditionnelles des paysans d'antan. Du coup on discute aussi un peu.
Manifestement l'habit se porte au dessus d'un pagne, ce que le tambourineur nous démontre en retirant aussi le "fundoshi", révélant un court pagne protégeant le strict minimum d'un coté et de l'autre passant dans la raie des fesses. L'assistance est hilare, tandis que le morceau s'achève avec force tambourinements. Rideau.

Le festival se termine par des remerciements très chaleureux des organisateurs depuis la scène, qui nous expriment leur plaisir de nous avoir vu aussi nombreux malgré la pluie qui a arrosé une bonne partie de l'après-midi, et nous disent à l'année prochaine après avoir lancé un hip hip hourra pour les artistes !

Mon interlocuteur en rouge va et vient avec d'autres entre différentes tentes. Alors que je finis d'applaudir le discours, il arrive vers moi avec deux verres de saké (scellés), m'en met un dans les mains malgré mes protestations. "Presento, presento desu !" (c'est un cadeau), insiste-t-il. Alors que je le remercie, il me demande si l'autre touriste qui se trouve être à coté de moi est un ami. Je lui dis que non (Xavier est parti visiter la ville), du coup comme l'autre regarde ailleurs il me met le deuxième verre dans les mains et file devant mes protestations amusées. Je m'incline pour le remercier, il me salue de la main toujours en riant. Bye bye !
Un peu plus loin, alors que je m'arrête pour ranger mes cadeaux dans le sac, un japonais s'arrête pour demander où je les ai achetées. Je lui dis que je ne sais pas, que c'était un cadeau. Il insiste, croyant que c'était un cadeau d'un commerçants d'un des stands, mais comme je lui répète que c'était juste un cadeau et que je cherche comment lui expliquer plus précisément, il hausse les épaules en s'excusant et repart.

Comme il n'est pas tard, je veux faire un tour dans les collines derrière le quartier, mais c'est un labyrinthe d'impasses. Je reviens et tombe par pure chance sur un bus JR qui va vers la gare ! Je monte, et à quelques bouchons près me voilà au sec à l'hotel. Je feuillette le Chronic'Art de Xavier, qui contient un article sur de nouveaux films destinés à clore (!!) la cultissime série Evangelion (de 1995 il me semble), genre "promis ce coup-ci on vous fait une vraie fin". La série avait en effet était achevée dans l'urgence et la dépression de son réalisateur par deux épisodes complètement abstraits qui avaient enragé les fans, et les deux films que le studio Gainax avait été "obligé" de produire pour "terminer" proprement la série posaient plus de questions qu'ils n'en résolvaient. L'article évoque une hypothèse intéressante, selon laquelle le réalisateur, en insérant de nombreuses scènes en images réelles dans le dernier épisode, par ailleurs dépouillé de toute animation, voulait pousser son public à sortir du monde fictif de l'animation pour reprendre pied dans le réel.
En début de magazine, la présentation d'un livre est justement en rapport avec ce thème : il s'agit d'une analyse du monde des "otakus" par le psycho-sociologue Hiroki Azuma, sorti il y a quelques années au Japon et finalement édité en France (Génération Otaku, chez Hachette Littérature). Pour moi, le terme "otaku" désignait des mordus de dessins animés, fans de cosplay et acheteurs de figurines à l'effigie de leurs héros, fétichistes boutonneux en plein mal-être post-pubère, équivalent dans le monde de l'anime du nerd en informatique.
Certes j'ai ramené de mon dernier voyage au Japon "l'alchimiste Edward Elric", mais c'était une bricole à 100 yens, justement pour illustrer cet aspect du folklore japonais :-)
Mais dans l'article, le terme d'otaku semble être utilisé plus largement, et j'aimerais en savoir plus sur le phénomène de société sous-jacent. L'auteur mentionne en effet l'évolution de la culture narrative par rapport aux sociétés passées, ce qui m'intéresse beaucoup. Le Japon en est arrivé à une telle production d'animation que, malgré l'immense majorité de produits standardisés, calqués sur des schémas basiques ultra-répétitifs(*), la crème de la crème représente facilement une série culte, je dis bien culte, par an ! En comptant en plus les séries "seulement" excellentes et celles qui se laissent très bien regarder, on peut arriver à introduire un taux de fiction très important dans sa vie quotidienne.
Ceci dit la fiction littéraire peut aussi nous plonger dans le rêve plusieurs heures par jour sans risque d'épuisement des stocks, mais le support papier est à mon avis moins puissant. Dans une série les événements se passent en temps réel, l'animation et le graphisme combinés à la musique génèrent des émotions plus poignantes, du moins plus facilement, en monopolisant plusieurs de nos sens.

Après ces quelques réflexions, je lis l'hommage du magazine à Gary Gygax, inventeur du concept du jeu de rôles, décédé peu avant mon départ.

Plus tard, nous allons faire un restaurant avec Xavier, avec entre autres quelques tranches de cheval cru, un gros morceau de succulent tofu frais, de la sèche marinée dans une sauce au wasabi, un plat d'algues dans une sauce relevée, et en dessert une sorte de boule de pudding glacée à la myrtille et au haricot rouge, accompagnée de coulis et de cinq perles blanches en pâte de riz sucrée.

A la télé ce soir, des sculptures sur pastèque, personnalisables à partir de 15000 yens (100 euros), avec entre autres exemples La Pieta...
Je boucle mon sac pour ne pas trop déranger Xavier demain matin vu que je pars à l'aube.




(*) "shounen" pour les garçons : parcours initiatique du héros qui affronte des ennemis incarnant les difficultés de la vie, avec une difficulté croissante, des périodes de doute, l'intervention du groupe d'amis qui remet le héros en confiance en lui disant de s'appuyer sur eux, mais en même temps qui, plus faibles que lui, nécessitent toujours davantage son implication.
shoujou pour les filles : romances et place dans la société - j'en ai vu beaucoup moins forcément, je ne saurais être plus précis.

2 commentaires:

Rémi Peyronnet a dit…

Eh beh, ça avait l'air superbe ! (snif!!:)). Difficile de croire que celui de Takayama puisse être encore mieux ! (en plein suspens :))

Ghislain Cottat a dit…

Ah désolé pour la fausse joie, car en fait j'ai préféré celui de Kanazawa pour la musique et l'ambiance festive, tu verras Takayama c'est un festival plus d'origine religieuse on va dire, donc beaucoup moins folklorique.

Articles à paraître dans les minutes qui suivent :-)