Malgré un début couvert, il fait très vite plein soleil sur Kumamoto, cette grosse ville de 660 000 âmes environ, située en gros à mi-hauteur sur la côte ouest de Kyûshû.
Le tram m'emmène jusqu'au château, protégé par plusieurs enceintes imposantes, dont la pente est d'abord modérée mais se termine quasiment à la verticale. La tour principale, même s'il s'agit d'une reconstruction en béton, se prête de l'extérieur à de très belles photos. Une douzaine de tours et bâtiments secondaires complètent l'ensemble, mais à l'époque de son constructeur il y avait une cinquantaine de bâtiments secondaires fortifiés abritant des garnisons.
J'entre d'abord dans un bâtiment qui n'a l'air de rien. Même s'il est de style tout à fait traditionnel (et pour cause), il parait tout neuf. En fait il l'est : il s'agit d'une reconstruction extrêmement fidèle du palais du seigneur local, réalisée avec les matériaux et techniques disponibles à l'époque ! Pas de béton bien sûr, assemblage des poutres par encastrement, accessoires décoratifs en métal travaillés à la main, le tout sur la base d'éléments retrouvés lors de fouilles, et de dessins et plans d'époque.
C'est donc une visite absolument unique, car j'ai l'impression d'être propulsé trois cent ans en arrière, et de visiter une demeure seigneuriale nouvellement construite. Les bois sont encore très clairs car ils n'ont pas la patine du temps, les tatamis tout neufs, etc.
Mais le plus impressionnant est que, si la majorité des salles sont malheureusement quasiment dénuées d'ornements, deux des salles les plus importantes ont été entièrement redécorées avec des peintures reproduites de toutes pièces ! Une vidéo montre les différentes étapes de la réalisation : application de la feuille d'or, peinture du décor, collage sur le panneau coulissant.
Un peu plus loin on peut effectivement admirer le résultat (même si malheureusement on ne peut pas entrer à l'intérieur de ces pièces), qui est somptueux. Toutes les cloisons sont peintes de décors champêtres, religieux ou guerriers, à la manière de l'époque (du moins de ce que je peux en juger). Le plafond est constitué de caissons abritant des représentations de fleurs toutes différentes.
Cela valait le coup de venir voir le château rien que pour ça !
J'enchaîne justement sur la tour principale, qui comme annoncé n'a rien d'un château vue de l'intérieur, mais contient un historique de la préfecture de Kumamoto (anciennement Higo) et de ses différents seigneurs. Le premier seigneur important était Katô Kiyomasa, au service d'Oda Nobunaga, l'un des généraux qui faillit unifier le Japon à la fin du XVIè, avant Toyotomi Hideyoshi, avant Tokugawa Ieyasu qui mit finalement fin au bain de sang que fut ce XVIè siècle au Japon non sans y avoir généreusement contribué.
Le seigneur Katô suivant n'étant pas à la hauteur, il fut dépossédé et remplacé par un membre du clan Hosokawa, qui gardera le pouvoir sur ces terres, et l'étendra même à d'autres adjacentes suite à récompense pour faits de guerre au service du Shôgun, pendant plus de deux siècles.
Le château brula en 1877 alors que Saigô Takamori, qui avait pourtant participé au renversement du shogunat, se rebella contre le nouvel ordre, probablement à cause des sacrifices importants alors demandés aux samouraïs (notamment l'interdiction du port du katana !).
L'exposition est variée et suit un ordre chronologique donc on s'y retrouve facilement.
En sortant j'entre dans un bâtiment secondaire, où se trouve une exposition étonnante de mannequins très réalistes, dont deux bonshommes musclés en prise l'un à l'autre dans un genre de lutte précurseur du combat de sumo (d'origine religieuse). Les visages crispés par l'effort, les veines gonflées de sang, ils sont figés en équilibre entre victoire et défaite. Plus loin, des têtes de mannequins datant du XXème siècle, utilisées pour des mises en scènes statiques à l'occasion des 325 ans de la mort du grand Katô Kiyomasa.
Après un pique-nique dans le parc Ninomaru au bord du château (il fait une de ces chaleurs !), je vais visiter un ancien palais tout proche, une belle et grande demeure dans le même style que le Takayama Jinya (poutres, tatamis et jardins intérieurs, je ne m'en lasse pas).
Mon objectif suivant se transforme en une marche au soleil pour rien vu que, contrairement à ce qu'indique le plan touristique pourtant récent, le musée Shimoda est fermé le mardi. Dommage, il avait un intérêt assez spécial pour moi car il expose des peintures et calligraphies de Miyamoto Musashi, le guerrier aux deux sabres (il fut le premier à mettre au point ce style de combat), soixante et quelques combats sans une défaite (de mémoire), celui qui incarne et définit le mieux l'esprit des samouraïs, et accessoirement l'auteur du Livre des Cinq Anneaux (Go Rin No Sho), condensé de l'art de la guerre équivalent au Japon de l'œuvre de Sun Zi 孫子 (nommée justement L'art de la guerre) en Chine.
Musashi s'est retiré dans les environs de Kumamoto vers la fin de sa vie (il était assez jeune lors de son dernier duel, puis a cessé de se battre et a vécu assez vieux). Bref pour en savoir plus, lisez La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière de Eiji Yoshikawa (吉川 英治).
De frustration je reviens en bus jusqu'au NTT Plaza où je profite d'un poste internet pendant plus de deux heures (il y en a une douzaine dont pas plus de quatre occupés). En effet, après avoir uploadé, pardon, publié les articles jusqu'à hier (ouaouh !), j'ai pris acte de l'absence de réponse de Global Exchange et ai fait une liste des autres possibilités. En fait elles sont très nombreuses, car en plus des universités qui proposent leur propres cursus, mais pas forcément adaptés à des périodes aussi courtes, il y a une multitude d'écoles privées qui proposent des "mandarin crash course" et autres "chinese survival kit", du moment qu'on n'a pas besoin d'un diplôme reconnu par l'état à la fin, car celui-ci n'a pas encore pris en compte ces organismes qui ne peuvent donc rien délivrer d'officiel.
On trouve aussi des tarifs intéressants dans ces écoles. J'espère seulement qu'il sera possible d'organiser un logement chez l'habitant ? Un peu plus tard dans la soirée je me suis payé deux heures d'internet dans un café, avec ce coup-ci un fauteuil très confortable (au NTT on est debout, probablement pour décourager les morpions comme moi qui restent scotchés des heures), d'ailleurs presque plus large que le box... Je voulais aussi un peu d'intimité pour faire le point de mes finances et faire un virement à Rémi (en vain, leur machine pourrie n'arrivait pas à afficher la page correctement). Depuis mon fauteuil j'ai pu parcourir un peu les forums, il y a plein de bons conseils sur le choix d'une école privée. Déjà il vaut mieux éviter de passer par des organismes internationaux, qui prennent des marges énormes surtout en ces temps de taux de change exotiques (j'ai vu que l'euro flirtait avec 1.6 dollar !). Ensuite le mieux est d'en discuter avec des élèves actuels de l'école. Je me demande si je ne vais pas tout simplement voir ça sur place. On doit pouvoir trouver des sessions d'un mois commençant chaque lundi, et même s'il faut attendre une semaine de plus je pourrais toujours aller visiter les alentours en attendant.
Enfin, pour en revenir à ma journée, je suis allé au jardin Suizenji-kôen, arrangé de manière à représenter la Tôkaidô qui, avant de désigner la ligne de Shinkansen de Tokyô à Fukuoka, était la route qui reliait depuis des siècles reliait Tôkyô à Kyôto. Le jardin a quelques très beaux points de vue sur le lac. C'est période de festival mais, pas de chance, la démonstration de technique de tir à l'arc à cheval des guerriers d'antan a eu lieu dimanche dernier, quel dommage ! C'est ce qu'on me dit à l'accueil où je me suis renseigné après avoir vu des panneaux dans le parc, en ajoutant que demain il y a cérémonie du thé (mais j'ai oublié l'heure) et jeudi du Nô. J'ai aussi acheté dans le parc un "karashi-renkon" (racine de lotus fourrée à une sorte de moutarde au wasabi), et la vendeuse m'a dit que son fils avait étudié un an comme cuisinier en France ! Elle dit qu'elle va l'appeler, mais il vient juste me dire "bonsoir, merci" en s'inclinant et je n'ai pas le temps de lui demander où il a étudié qu'il retourne en cuisine sans un mot de plus...
Il est minuit vingt, je ne sais toujours pas si je descend sur Kagoshima demain ou si je remonte sur Fukuoka. La nuit portera-t-elle conseil ? Je tente le coup.
22/04/2008
Mardi 22 - Kumamoto
par
Ghislain Cottat
à
00:00
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