Ce matin je discute avec une japonaise qui m'a offert une sorte de pâtisserie ronde qui n'aurait pas eu l'air déplacée dans une boulangerie française. En fait cela vient d'Okinawa, où la fille a passé trois mois. Elle est sur le chemin du retour pour Ôsaka. Je lui parle un peu de mon propre voyage.
Je pars en ville à pied sur les coups de 8h, et me balade un bon moment entre les différents monuments commémorant les personnages ayant marqué l'histoire de la ville. Un certain nombre de Daimyô (seigneurs féodaux) du clan Shimazu (*) vont parader au cours de la journée : et pour cause, la famille a tenu la région depuis qu'elle lui a été attribuée à la fin du XIème siècle, et ce jusqu'à la toute fin du XIXème ! Elle ne s'est d'ailleurs visiblement pas éteinte avec la fin du féodalisme, et se perpétue probablement de nos jours.
Les Shimazu ont par moment étendu leurs territoires jusqu'à contrôler la majorité de l'île de Kyûshû. Quand on sait que l'île, de par sa distance avec le pouvoir central (1700km environ séparent Kagoshima de Tôkyô, soit à à l'époque jusqu'à 60 jours de voyage), a toujours été à l'avant-garde des mouvements d'opposition au gouvernement, on ne s'étonnera pas qu'en 1850, 18 ans avant la fin du Shôgunat, des étudiants de la région, envoyés "illégalement" par le Daimyô étudier en Grande Bretagne, se soient présentés à Paris comme le "gouvernement japonais de Satsuma" (ancien nom de la région de Kagoshima). Que la famille, malgré son indépendance, soit parvenue à rester au pouvoir malgré les changements de gouvernement successifs et les guerres civiles tient véritablement de l'exploit.
Les seigneurs de Kagoshima ont toujours été ouverts aux échanges avec le monde extérieur, même pendant la longue période d'isolement que fut le Shôgunat Tokugawa ("Bakufu"). En effet, pendant le Bakufu, le commerce avec l'Occident était réduit à la seule ville de Nagasaki, mais aussi, en tant que dépendance, aux îles du royaume de Ryûkû (l'actuelle Okinawa), justement sous contrôle des Shimazu. Ce "contrôle" d'ailleurs très violent par moment a nourri un sentiment de méfiance vis à vis des îles principales du Japon qui se perçoit encore aujourd'hui. Beaucoup plus tard, dans les années 1840-1850, plusieurs Daimyô Shimazu successifs poursuivirent une vision très réaliste de l'avenir de leur pays, et se mirent à implanter des usines modernes dans la région pour produire du tissu, des canons (après cinq années d'échecs), des navires modernes, du verre. Ils furent également les précurseurs de l'utilisation de l'éclairage au gaz et des télégraphes dans le pays.
L'un des personnages phares de la ville, en dehors des Shimazu, est Saint François-Xavier. Envoyé promener par le Pape, il débarque en effet à Kagoshima en 1549 avec six autres jésuites, rescapés des famines, épidémies et autres loisirs proposés sur les navires d'antan. C'était alors l'époque des tout premiers contacts entre le Japon et l'Occident, car les premiers à débarquer au Japon (par erreur, comme souvent) furent des portugais, en 1543, convoyés sur un navire de Ryûkû, qui avait dérivé jusqu'à Tanegashima (une île au sud de Kyûshû qui héberge de nos jours les installations spatiales japonaises).
Naturellement le brave jésuite se fait un devoir d'introduire le christianisme dans la contrée. Le Daimyô n'y voit aucun inconvénient, mais le missionnaire rencontre par contre de "fortes résistances" de la part des bouddhistes, au point de devoir se délocaliser au bout d'une dizaine de mois à peine.
Sur le plan politique, outre son rôle sur Kyûshû, le clan participera à l'expédition "punitive" en Corée à a fin du XVIème, d'où elle ramènera des artisans coréens pour reproduire localement leur technique de production de porcelaine. Le clan Shimazu fut la seule famille de Daimyô à marier une de ses filles à l'un des shôguns de la dynastie Tokugawa (je ne sais pas d'où venaient alors les autres ? Noblesse impériale ? Seigneurs moindres du Kantô ?). La région jouera également un rôle majeur dans la restauration de Meiji, en menant à bien plusieurs batailles clés comme la bataille finale à Hakodate (Hokkaido).
En contrepoint de ce rôle progressiste, l'épisode de la "rébellion de Satsuma" a aussi une place importante dans l'histoire de la ville. En 1877, des samouraïs pourtant progressistes, réputés dans la région pour avoir implanté de nombreuses écoles militaires enseignant les techniques modernes, se rebellèrent contre le jeune gouvernement Meiji jugé trop dur envers l'ancienne caste noble des samouraïs. Ce sont d'ailleurs des élèves radicaux d'une de ces écoles qui déclenchèrent la guerre civile en mettant le feu à un entrepôt de munitions du gouvernement.
J'arrive vers 9h dans le parc Shiroyama, à l'entrée duquel un petit monument rappelle à nos mémoires le sacrifice des ouvriers qui construisirent les digues le long des fleuves de la région, sur ordre du gouvernement du Shôgun, transformant celle-ci en une riche plaine agricole enfin protégée des crues des trois fleuves qui y font leur jonction. Le responsable des travaux, devant l'ampleur du surcoût et des pertes humaines, en assuma la responsabilité en se suicidant rituellement. Le chat qui s'étire au soleil devant le monument ne semble pas spécialement impressionné. D'ailleurs le reste du parc pullule aussi de félins paresseux...
Le parc est situé dans les collines où eurent lieu les derniers combats des rebelles, alors réduits à une troupe de 500 hommes, contre l'armée du gouvernement Meiji alors forte de quarante milliers de soldats. Ils s'étaient réfugiés là, au coeur de leur fief, après la perte du château de Kumamoto (Cf. article sur cette ville). Leur chef Saigô Takamori, voyant la situation désespérée, accepta sa défaite et exécuta le suicide rituel, assisté par ses lieutenants les plus dévoués.
La colline fournit également un beau point de vue sur la baie et le volcan qui encadre le paysage, même si à cette heure la brume n'est pas encore tout à fait levée. Le volcan était sur une île à plusieurs centaines de mètres de la côte la plus proche jusqu'en 1914, quand une éruption majeure a provoqué des coulées de lave qui l'ont transformée en péninsule (de l'autre coté de la ville, qui reste séparée par un bras de mer).
En descendant la route me ramenant en ville, je vois treize statues de Bouddhas. Elles font partie des 88 statues sculptées en référence au circuit des 88 temples de Shikoku, par les disciples du moine qui eut l'idée de ce pélerinage de 1400km le long duquel, disait-il, il serait toujours au coté des pélerins.
Je longe ensuite la baie jusqu'au jardin Sengan-en, en passant devant un complexe sportif comprenant un terrain d'entraînement au golf jonché de balles, et un dédié au base-ball, tous deux à l'intérieur de grands filets pour éviter les "débordements".
Je visite la partie basse du jardin, jolie mais à laquelle nuit gravement la proximité d'une grande route très passante. Le volcan est effectivement en arrière-plan, mais je m'attendais à mieux. Le jardin actuel couvre à la fois l'ancien domaine industriel construit par les Daimyô au milieu du XIXème, et un domaine seigneurial de l'époque. Ca et là, des panneaux indiquent les restes des activités d'avant-garde (pour le pays) qui y étaient menées.
Je monte un peu le coteau jusqu'à la bambouseraie, où je me repose les jambes (j'ai déjà avalé 10 bons kilomètres en ville, mine de rien) en entamant cet article grâce à la demi-heure syndicale de batterie du PC. Il me faudrait un panneau solaire, ce serait suffisant ici. Les journées sont thématiques depuis que je suis sur Kyûshû ; soit il pleut toute la journée, soit ça cogne dur. Mes épaules en témoignent.
Je monte encore une demi-heure jusqu'à un point de vue à travers la forêt sur le volcan Sakurajima. Cela aurait fait de belles photos si je n'avais oublié d'annuler un réglage réalisé un peu plus tôt, qui rend les photos inexploitables sans que je m'en rende compte. Sakurajima est calme en ce moment, il fumotte un peu mais rien de bien impressionant. Décevant, alors que le Lonely prétend qu'on sort le parapluie contre les cendres aussi souvent que contre la pluie, à Kagoshima :-)
En sortant, visite d'un musée constitué uniquement de pièces issues de la famille Shimazu, et localisé dans l'ancienne usine. J'y apprend une partie de ce que j'ai reporté plus haut mais aussi, à titre d'anecdote, que les Shimazu étaient (sont ?) des amateurs d'un sport particulier. Il s'agit d'une chasse avec des chiens : non pas une chasse à courre, mais une chasse aux chiens, lors de laquelle le but est de décocher des flèches (heureusement mouchetées) sur les chiens pour cumuler des points.
Enfin je reviens tranquillement sur le centre ville pour me faire un restaurant. J'ai envie de sashimis, mine de rien cela fait un moment que je n'ai pas mangé de poisson cru. Tant pis pour le dîner convivial du Little Asia Guesthouse. Justement quand j'y reviens, les convives passent à table.
Un peu plus tard, alors que je m'improvise sur la terrasse-buanderie-frigo un dessert à base de pain de mie et de chocolat, la gérante-cuisinière de la guest house me dit que je peux me faire du café dans le salon si je veux. Je ne sais pas si j'ai manqué de conviction dans mon refus, en tous cas du coup elle me surprend en m'amènant gentiment un thé ! Il doit y avoir des nuances entre le "non merci", le "non pour le café mais par contre..." et les différentes versions du "oui" qui m'échappent encore... Ou alors elle a juste pris cette initiative pour éviter que je ne m'étouffe avec mon pain de mie à sec. :-)
Sur internet, pas de réponse à mes mails sur les questions "logistiques". De toutes façons je reste demain et après-demain sur Kagoshima avant de revenir sur Fukuoka, probablement en bus (de nuit ?). Ca laisse le temps de réfléchir à des plans B si besoin.
(*) Apparemment le nom est bien transcrit en "Shimazu" et non "Shimadzu". Pourtant d'après l'écriture syllabaire le "zu" de "Shimazu" est bien un づ et non un ず, mais il semblerait que ces deux sons aient fusionné et ne seraient plus vraiment distingués !
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