14/05/2008

Mercredi 14 - Seoul : palais, sanctuaire et... théâtre !

En prenant quelques toasts avec un thé au riz et la traditionnelle marmelade glaireuse vaguement aromatisée à la fraise, j'échange quelques mots avec un québécois et sa copine danoise. Ils me conseillent l'une des balades du Lonely, qui justement m'avait aussi inspiré. Mais d'abord je me rend au palais Changdeokgung, dont la visite obligatoirement guidée (en anglais heureusement) est un peu rapide mais tout de même très agréable. Le palais a servi de remplaçant pendant 250 ans au palais plus imposant encore de Gyeongbokgung, autour duquel j'ai tourné en vain hier, après que celui-ci eût été détruit par les combats contre les armées japonaises lors des tentatives d'invasions de Toyotomi Hideyoshi en 1592 et 1598. Il contient également un "jardin secret" (en fait simplement réservé au couple royal), sympathique même s'il ne restera pas dans les annales, et une "demeure modeste" (d'un point de vue royal j'imagine) que le souverain avait fait construire pour s'imaginer la vie des gens du "commun". Elle contient tout de même deux parties distinctes avec les entrées correspondantes, l'une pour le mari, l'autre pour la femme, car selon le Confucianisme rigoureusement appliqué en Corée à l'époque, hommes et femmes ne doivent pas se mélanger, leurs rôles étant bien définis (en clair : la femme aux fourneaux). Le Confucianisme apportait plein de bonnes idées (piété filiale, règles de vie en famille et en société basées sur le respect des hiérarchies naturelles), surtout pour une philosophie datant de plusieurs siècles avant J-C., mais alors par contre la place de la femme n'y est pas avantageuse.

J'apprends également que le fait de peindre les poutres, boiseries et plafonds de vifs motifs était réservé aux temples et aux palais royaux, d'où l'absence de décoration dans la partie "modeste".

Je me dirige ensuite vers les collines d'Inwangsan pour y faire la balade recommandée, et passe pour cela devant le parc de Gyeongbokgung en travaux. J'aimerais bien quand même me rapprocher de certains bâtiments aperçus de loin, donc comme aujourd'hui le musée du folklore est ouvert (et gratuit), j'y fais un détour et je peux y admirer une énorme pagode dont les couleurs sombres de la partie supérieure contrastent violemment avec la partie inférieure, deux étages en pierre blanche avec de grands escaliers. Ô surprise, le palais est en fait ouvert au public, il n'était fermé qu'hier à titre exceptionnel (probablement parce que le lundi, jour de fermeture, était déjà férié en tant qu'anniversaire de la naissance de Bouddha).
Je me félicite du détour car, l'entrée seule étant en travaux, la plupart du complexe peut se visiter mais ça ne saute pas du tout aux yeux vu que depuis le boulevard principal tout est masqué par les palissades du chantier.

J'entre du coup par l'arrière du parc, et je fais du coup la visite à rebours. Ce n'est pas une mauvaise idée car de ce fait je découvre des parties de plus en plus intéressantes au fur et à mesure que je m'approche de l'entrée (sur le coté gauche). Non pas que l'arrière soit inintéressant, loin de là : un pavillon relié par un pont est planté au milieu d'un étang fleuri de lotus. Derrière, un bâtiment de taille modeste est doté d'une très belle tour. Je reviens ensuite en passant dans le jardin de la Reine, ses pavillons, puis ceux dédiés aux nécessités de l'État : salles de réception, salle du trône (avec louables reconstitution du mobilier qui en font de véritables fenêtres sur le passé), et surtout l'imposant pavillon pour les banquets donnés par le souverain, qui domine un (autre) étang sur lequel ces nobles personnages et leurs convives pouvaient se détendre.
Enfin, je parviens au bout de cette longue mais passionnante visite, dont la fin est ponctuée de chaleureux (mais lassants) "hello" car j'y croise (à contre-sens heureusement) un certain nombre de groupes scolaires.

Un quatre-heure bien mérité me permet de me reposer les guiboles dans le parc de Sakji pas très loin, avant d'attaquer Inwangsan avant que la nuit tombe. Comme le dit le Lonely, "le quartier [d'où part la balade] subit de profonds changements" : une douzaine d'immeubles d'habitation de trente étages tout neufs se cachent la lumière les uns aux autres, serrés au bord des collines, et je tourne un peu en cherchant comment traverser la zone pour trouver le chemin vers le temple, pourtant indiqué en bas par un panneau (il fallait cependant improviser ensuite deux virages pour rejoindre un escalier). Je cherche à me rappeler le nom du temple quand une femme me propose de l'aide, et me demande d'où je viens. De France, ça alors ! Elle y a justement vécu (c'est marrant j'ai l'impression d'avoir entendu cela plusieurs fois ces deux derniers mois) et parle effectivement quelques mots de français (un peu plus que bonjour et merci, ce qui n'est pas commun), mais c'est en anglais qu'elle m'explique mon chemin. Nous échangeons encore quelques mots, puis elle me serre la main (ça fait des semaines que cela ne m'est pas arrivé) et me souhaite bon voyage.

Je grimpe vers un premier temple, bouddhiste celui-là, agrippé au flanc de la colline, et entouré de quelques habitations modestes, certaines sinistrées et à l'abandon, reliées par d'étroits chemins bétonnés. Contraste total avec les immeubles plus bas, ici pas un chat et pas un bruit, juste la rumeur de la ville. Je continue le chemin qui grimpe maintenant dans les rochers. On y trouve de petits sanctuaires à ciel ouvert, simples autels devant lesquels sont déposés en offrande boisson et nourriture. Ici il n'est plus question de bouddhisme, c'est un lieu de chamanisme (même si le syncrétisme est courant : on trouve souvent un autel dédié aux esprits du monde des chamans dans les temples bouddhistes), et les esprits ont besoin comme nous d'aliments pour survivre. Je passe devant plusieurs personnes en méditation, mais pas de cérémonie en cours. Plus haut, un ensemble de rochers découpés par l'érosion forme un autel naturel.
J'arrive enfin en haut des collines : il y a des installations militaires, mais une partie de la crête est accessible au public, et un point de vue à 360° est aménagé. Le soleil se dirige vers l'horizon, je redescends vers la station de métro, en longeant pendant un moment la muraille reconstruite tout récemment. De taille très modeste mais en pierres neuves, elle a l'air ridicule. A se demander si elle n'a pas été reconstruite comme partie intégrante des installations militaires modernes.

Dans le métro, je vais jusqu'à l'embranchement avec la ligne 1, "Jongno-3(sam)-ga", et là j'ai le choix : soit je prend la direction Seoul Station, et je descend à City Hall pour aller jusqu'à un théâtre jouant des arts traditionnels. Ou bien je prend la direction Chongnyangni et après un nouveau changement je descend dans un quartier animé où se trouve entre autres un théâtre passant des comédies musicales coréennes (avec sous-titrage anglais). Ils commencent plus tôt, vers 19h30, mais j'ai envie d'un truc qui bouge un peu plus, et j'ai déjà vu les tambours et danses d'éventails à Gyeongju, donc je décide de le tenter.

Effectivement le quartier a l'air rempli de bars et de coins branchés, je crois qu'il y a une ou deux universités pas loin. J'arrive au théâtre à 19h25 et prend ma place : ce soir c'est un opéra rock appelé "Line 1", la ligne de métro que je viens justement d'emprunter. Moi qui voulait du moderne, c'est parfait. Le guichetier m'a donné un feuillet décrivant les personnages, ainsi que quelques éléments de contexte culturel et historique indispensables à la bonne compréhension des situations et dialogues.
Entre autres un conte "coréen", en fait probablement asiatique car je le connais déjà, surement via un dessin animé japonais. C'est l'histoire d'un bûcheron qui soigne un jour un animal blessé, et se voit indiquer en récompense un lieu où les anges, pour se baigner, enlèvent leurs habits ailés. En volant les habits d'un ange, le bûcheron l'empêche de retourner au ciel et s'arrange ainsi pour la recueillir chez elle. Il se marie avec elle et en a deux enfants. Mais celle-ci découvre un jour son habit ailé dans le grenier du bûcheron, et abandonne alors son homme en emmenant leurs deux enfants au ciel.

Autre élément de contexte : il y a une communauté d'immigrés Coréens dans le nord de la Chine, arrivés là pour combattre au coté des Chinois (contre les Japonais je suppose). Le scénario met en scène une fille d'immigrée qui débarque un beau jour à Seoul pleine de beaux espoirs. Elle a en effet rencontré un homme lors d'un pèlerinage en Corée du Nord, sur la mythique montagne Baekje, et son "bûcheron" a volé son cœur (pas que ça manifestement, car elle est enceinte). Elle vient à Seoul pour le retrouver, car il lui a donné une adresse, fausse et située dans le quartier des prostituées, au bout de la ligne 1, à Chongnyangni. L'homme est en fait un gigolo, qui vit au dépends de ses conquêtes.
La moitié des scènes sert à dérouler le scénario, qui voit la nouvelle arrivante d'abord chercher son homme puis réaliser son erreur, grâce à l'intervention de quelques personnages principaux, la plupart des pommés vivant tant bien que mal en marge de la société : la droguée séropositive qui la convainc de continuer à vivre malgré son malheur, le faux dissident boiteux qui chante dans la rue, la vieille marchande de soupe et sa petite vérole, un gros bras qui se prend pour un combattant de l'indépendance, la riche femme d'affaire parasitée et son gigolo. Tous ces braves gens ont des relations plus ou moins conflictuelles que je ne détaillerai pas, et certains se lient d'amitié avec "l'ange".

L'autre moitié des scènes met en jeu toutes sortes de personnages "temporaires" qui servent de support à la critique d'une société et d'une ville qui est passée trop vite de la tyrannie à la démocratie, d'un rang quelconque à un rang de nation industrielle de premier plan, et ce malgré la crise financière asiatique de 1997 (l'histoire se passe en 1998). On voit ainsi défiler les employés de bureau anonymes dans leur imperméable, les gosses de la nouvelle génération inconscients de leur chance pendant que leurs parents luttent pour joindre les deux bouts, les vendeurs à la sauvette, les illuminés de tous poils qui prêchent dans les rames (le prêtre catholique est hilarant), le membre de gang qui impose sa loi, les riches veuves dont les maris étaient aussi bien placés dans l'ancienne tyrannie que dans la récente démocratie, les pervers qui profitent des heures de pointe pour tripoter les femmes en jupon, etc.

On a droit aussi à un flashback montrant un maire de Seoul à moitié sénile vanter les mérites du métro, tellement plus rapide que la voiture dans la métropole embouteillée, et racontant que la ligne 1 a été construite par une société japonaise, les lignes 2, 3 et 4 par des britanniques et les suivantes par "euh, telle et telle compagnies, toutes ayant en tous cas réalisé des profits indécents" (sic). Seoul aurait le seul réseau au monde où, en fonction de la ligne, les rames roulent à gauche ou à droite, reflétant les habitudes des différents maîtres d'œuvre.
Une autre scène poignante montre qu'à l'époque des combats avaient lieu dans les rues entre les marchants ambulants (irréguliers) et les contractuels engagés pour les disperser en vertu des récentes réformes visant à réguler ce type de commerce.

Dans l'ensemble la musique est bonne au début mais juste correcte par la suite, et la pièce a surtout pour moi un intérêt comique et culturel. Bien sûr le final mêle tragique et happy end de manière plutôt réussie dans le but de nous tirer une petite larme :-)

En fait il s'agit visiblement d'une pièce fameuse, à en croire le site web (en coréen, japonais et anglais) qui a déjà été représentée plus de 2000 fois !

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