18/05/2008

Dimanche 18 - Palais d'Eté

Après une grasse matinée bien méritée (ou pas, de toutes façons je suis seul juge en la matière), je me dirige vers le quartier de Wudaokou, au nord-ouest de la ville. Le personnel du cossu "Templeside Guesthouse" où je loge m'indique un bus direct, ce qui m'évite de rejoindre la station de métro la plus proche, à un kilomètre et demi environ. Il n'y avait jusqu'à récemment encore que 4 lignes de métro dans Pékin, ce qui est évidemment très insuffisant. Plusieurs lignes supplémentaires sont en construction pour les J.O., certaines étant déjà en service.
En fait on m'a indiqué le mauvais bus, il va directement au Palais d'Eté mais sans passer par la case Wudaokou. Je descend du mauvais bus et monte dans le bon, après avoir décodé l'itinéraire affiché sur l'arrêt. C'est relativement aisé pour qui a l'habitude de lire des idéogrammes. Il semble que plusieurs systèmes coexistent, mais dans la plupart des bus le chauffeur ne s'occupe que de conduire, et un autre agent (en général de genre féminin) s'occupe d'encaisser le malheureux "kuai" (10 centimes d'euro) que coûte en général un trajet, l'échangeant contre un petit coupon de papier barré au crayon (rouge). En fait il y a aussi un système de badge magnétique (ou RFID) pour les utilisateurs réguliers.

Mon plan est tellement imprécis que je tourne un moment avant de trouver l'école, pourtant juste en face de la gare en sortant coté ouest et en remontant dans les 50m vers le nord sur la toute première rue. Je monte au bureau. On est dimanche, et alors ? L'école a des cours même le week-end, différents de ceux de la semaine, mais c'est quand même assez calme. J'avais été prévenu que le personnel parle très peu anglais, c'est le cas, on me pointe du doigt un cours à 14h40 vu que celui de 7h10 ne concerne que la lecture du "pinyin" (la méthode de transcription en caractères romains) et qu'après un (très) rapide test la fille juge que je m'en sors bien.
J'essaie de me faire expliquer le tableau décrivant l'ensemble des cours pour débutants. Je n'y comprend pas grand chose, j'ai dû mal à croire qu'il y a tout ça tous les jours à la même heure (en fait si, c'est aussi simple que cela), et je ne vois pas ce qui peut m'aider à choisir tel ou tel cours. Sur leur feuillet plusieurs tarifs sont indiqués : certains professeurs ont des tarifs plus élevés, les plus chers étant des occidentaux. La fille semble convaincue que ce qu'il me faut c'est le "301" (du nom du livre). Je repars sans être vraiment convaincu... J'assisterai demain au cours gratuit auquel j'ai droit, et j'aviserai en demandant si possible conseil aux autres étudiants.

A quelques minutes de bus d'ici, le Palais d'Eté me tend les bras en cette chaude après-midi. Ça va évidemment être la foule, mais comme je serais en cours la semaine je n'aurais guère le choix à l'avenir. Le parc étant censé fermer pas trop tard, je ne prend pas le ticket complet donnant droit aux à certaines zones réservées, en me disant que vue la proximité je reviendrais surement. En fait le parc reste "ouvert" après la fermeture, c'est-à-dire qu'ils ne mettent pas dehors ceux qui sont toujours dedans. L'entreprise serait d'ailleurs assez laborieuse vue la taille : le parc enserre en effet un lac d'une taille suffisante pour que des amiraux y fassent faire des manœuvres militaires.

De nombreux bâtiments de l'ancien palais ne sont pas en très bon état, mais si les peintures abîmées ne sont pas très esthétiques, lorsque le "traitement Dulux", comme dit le Lonely, est appliqué au moment des rénovations, les artistes ont tendances à en rajouter. On y perd donc semble-t-il en authenticité.
Dans les cours sont souvent exposés des rochers sculptés par l'érosion et le vent, et évoquant des formes poétiques (simples nuages ou animaux fantastiques). A propos de rochers, les fausses collines rocheuses étaient apparemment aussi à la mode : il s'agit de rochers aux formes aiguisées, scellés les uns sur les autres pour former des chemins (et parfois des tunnels) grimpant sur une petite colline tout aussi artificielle, au sommet de laquelle se trouve en général un kiosque en bois.

Des corridors en bois entourant les cours cloîtrées de la partie nord-est, on débouche soudainement sur le lac, qui offre une vue sur la verdure de l'autre coté du parc, et sur une île en son centre. Celle-ci est accessible par un grand pont en pierre blanche. En longeant le lac dans sa direction, je croise des apprentis artistes s'entraînant à la calligraphie sur le dallage au sol. Debout, ils utilisent un long et gros pinceau pour tracer à l'eau des idéogrammes d'une trentaine de centimètres de coté. Peut-être des œuvres de Li Bai (李白) [en], le poète le plus célèbre de Chine (VIIIe siècle, dynastie Tang) : les enfants en apprennent des centaines de poèmes pendant leur scolarité, comme on me l'expliquera par la suite (ils en récitent par cœur - sans les comprendre - avant d'avoir trois ans...).

La vue sur la partie nord au delà du lac est très agréable : la majestueuse tour de l'Encens surplombe le tout, et un long corridor couvert court sur deux ou trois cent mètres. Je l'emprunte un peu plus tard, en me rendant vers le nord du parc après avoir visité l'île. Un vent tempétueux a soufflé pendant une bonne demi-heure avant de se calmer aussi sec.

J'arrive enfin devant le bateau en marbre (!) construit par l'impératrice douairière Cixi avec les fonds initialement (et ironiquement) prévus pour renforcer la flotte militaire. A noter qu'il faut prononcer "Tseu-shi" et non à la française, ce "sh" étant à mi-chemin entre un "s" et un "ch" français - trop facile. Le "pinyin", méthode de transcription de la phonétique chinoise en caractères romains, réserve bien d'autres surprises...

Au vu de ce que j'apprends sur celle-ci, elle gagnera rapidement pour moi le surnom de "la pétasse"... Je m'explique : elle a régné à peu près pendant cinquante ans, d'abord en tant que régente au nom de son fils Tongzhi puis de son neveu Guangxu. Tous deux tenteront en vain de régner en leur nom, le second se faisant littéralement emprisonner par sa mégère de tante alors qu'il tentait de mettre en œuvre les réformes indispensables au pays en cette fin de XIXe siècle.
Particulièrement conservatrice et autoritaire, l'impératrice douairière Cixi avait également pour coutume de détourner libéralement les fonds (entre autres destinés à l'armée) pour un usage certes plus pacifique (louable dessein...). Le palais d'été a ainsi grandement profité de son règne.
Madame dépensa sans compter, pour ses fêtes d'anniversaire et autres plaisirs personnels, vidant inexorablement le trésor, et l'armée chinoise sous équipée accumulera vite les défaites humiliantes. Pour le plus grand plaisir des armées alliées franco-anglaises qui se saisiront de la Cité Interdite, pilleront les divers palais de Beijing et imposeront un traité infâmant à l'impératrice sans défense.

En clair, et je ne fais que citer la Wikipedia, Cixi et son règne despotique sont tenus pour responsables par nombre d'historiens de la chute de la dynastie Qing : pour plus de détails sur ce fort sympathique personnage, se reporter à l'article en anglais (l'article en français n'est malheureusement qu'une ébauche).
Personnellement je me demande ce que serait devenue la Chine si Cixi avait échoué et l'Empereur Guangxu avait fait prendre à son pays le train de la modernité en marche comme l'a fait avec succès le Japon à la même époque. Quel impact sur les guerres mondiales ? Le communisme se serait-il installé de la même manière ? Passionnante uchronie en perspective :-)


Dix-huit heures approchent et j'hésite à rentrer quand j'aperçois un bâtiment en hauteur dont les murs sont couverts de "carreaux" de céramique moulés en forme de bouddha en position du lotus (ou quelque chose d'approchant). Je grimpe dans sa direction et découvre à l'arrière de la tour de l'Encens un complexe de temples offrant une belle vue sur le nord de Beijing depuis leur position dominante. L'endroit a d'autant plus de charme qu'il ne reste maintenant plus grand monde. Finalement je déambule encore plus d'une heure et reviens en visitant un petit jardin coquet où je ne croise plus qu'une artiste croquant le décor et un couple de chinois se reposant.




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